Fanny Mandina, une styliste hors du commun : c’est un métier prometteur, susceptible d’aider à bâtir des véritables empires financiers.

Elle est l’une des rares stylistes qui a fait de sa passion un métier noble. Il suffit de la rencontrer pour se rendre compte de son niveau élevé de culture et de son talent inouï. Elle, c’est Fanny Mandina, plus connue sous son label Fanny Mandina Design (FMD). Aux âmes bien nées la valeur n’attend point le nombre d’années, Fanny Mandina en est un parfait exemple. Avant de se lancer pour son propre compte, elle a évolué aux côtés des grands comme OKASOL pour perfectionner son art. Dans son cursus universitaire, après des humanités en coupe et couture, elle a opté pour l’Institut Supérieur des Arts et Métiers (ISAM).

Cette styliste dans l’âme ne s’est pas arrêtée en si bon chemin. Il faut allier créativité et esprit managérial, a-t-elle pensé.  Voilà pourquoi elle va à l’Institut National des Arts (INA) pour des études en Administration et Gestion des entreprises culturelles, option Management et Administration de Mode. Ce qui constitue un atout essentiel pour cette fabuleuse et audacieuse créatrice. La propriétaire de l’enseigne FMD se dévoile dans cette interview qu’elle a accordée à www.florilege-magazine.org

Florilège Magazine (FM) : Vous avez été reconnu par Vlisco comme connaisseuse du style. Qu’est-ce que cela signifie pour vous ?

Fanny Mandina Design  (FMD) : C’est une fierté pour moi, c’est le couronnement et le résultat de plusieurs années de travail que d’être reconnu par un si grand groupe textile, multinational de surcroît. Je pense que ce sont des éléments qui vous poussent à mieux faire, à aller encore de l’avant.

FM : Avec Vlisco, on assiste à l’émergence de plusieurs stylistes, est-ce qu’on peut dire que l’industrie textile congolaise a des beaux jours devant elle ?

FMD : Oui, bien sûre. Il faut croire soi-même en ce que l’on fait. Je suis et reste dans le lot de gens qui sont optimistes. Je suis de ceux qui pensent vraiment que ce métier est prometteur et susceptible d’aider à bâtir des véritables empires financiers pour ceux qui l’exercent. Il relève de deux aspects : d’abord l’aspect culturel, car la mode représente beaucoup pour tout un peuple. Il y va de la manière de s’habiller, de se vêtir… Ensuite, elle constitue un produit économique qui génère beaucoup de devises sous d’autres cieux où le secteur est beaucoup plus organisé. Toutefois en RDC, nous faisons des efforts pour y arriver. Le secteur peut être prometteur surtout pour un pays comme le nôtre avec ses plus ou moins 70 millions d’habitants reconnus être toujours préoccupés par leur apparence. Face à ce tableau, je ne peux que rester optimiste.

FM : Vous avez déjà  votre propre label, à quel genre de femmes s’adresse-t-il ? 

FMD : Généralement aux femmes responsables, des professionnelles, actives, celles qui ont besoin de s’affirmer dans la société. Ce sont en fait des femmes qui recherchent par l’habillement une certaine assurance que confère le pagne si pas les différentes tenues que je propose. Je dirai que 90% de mes créations sont faites en wax. Ces femmes qui viennent chez moi veulent avant tout avoir un aspect qui leur permette de s’intégrer dans la société. A côté de ces femmes actives, il ya les ménagères qui, de temps en temps, ont besoin de se refaire leur garde-robe, des jeunes mariés qui veulent être faire de la sur-mesure dans leur robe des mariés. Donc, c’est une clientèle très diversifiée mais essentiellement constituée des femmes professionnellement actives.

FM : L’image que présentent les couturiers congolais est péjorative, peu sérieuse,  ne respectant pas les engagements. Comment vous organisez-vous pour satisfaire votre clientèle ?

FMD : Il faudrait commencer d’abord par analyser pourquoi nous en sommes là.  Le métier de couturier, modéliste était un métier destiné aux ménagères pour leur permettre d’avoir une activité à la maison. Cela n’a pas été canalisé comme un secteur sur lequel on peut bâtir des véritables industries financières. Déjà, la formation que nous avons à la base ne nous a pas permis d’avoir des notions de gestion. A cela, il faut ajouter les préjugés de la société autour de ce métier.  Généralement dans nos familles, ce sont les filles qui avaient un quotient intellectuel faible qui étaient prédestinées ou orientées vers le métier de la couture. Ce qui a fait à mon avis que nous ayons des couturiers ou couturières sans passion. Ils l’ont plus été par obligation alors que c’est un métier aujourd’hui qui doit se gérer comme toute autre entreprise culturelle. Je veux dire avec des outils Marketing, de Management, de la gestion de la clientèle et des Ressources Humaines bref comme une véritable Petites et Moyennes Entreprises (PME).

Une créativité au profit du stylisme

Beaucoup de couturiers n’ont pas encore intégré cet aspect de choses dans leur travail. Ce qui fait que bien souvent on fait la couture juste pour lier les deux bouts du mois. Et c’est normal qu’il y ait des désagréments du genre « non respect des engagements ». Conscient de ce fait, nous essayons de changer les choses par la formation que nous avons reçue à l’ISAM. Nous avons ajouté une autre formation à l’INA, cette fois-là en Administration et Gestion des Entreprises Culturelles, Option Management et Administration de Mode. Ce qui a permis d’avoir une vision plus large sur comment gérer une affaire. Toutefois, il ya aussi la créativité qui intervient en plus des dimensions commerciale et Marketing. Quand les stylistes et modélistes auront compris cela, la gestion de telles unités de production se fera différemment et cela va changer l’image de la couturière ou du couturier. Je dois reconnaître que beaucoup reste encore à faire, mais je reste optimiste, dans 5 ou 10 ans, l’image des ateliers de couture en général ne sera plus comme celle d’aujourd’hui. C’est possible et nous y croyons. Il suffit simplement pour eux d’allier qualité et sérieux dans le travail.

FM : Avez-vous rêvé d’être couturière  ou est-ce un hasard de la vie ?

FMD : Ce n’est pas du tout un hasard de la vie. Je dirai plutôt que c’est une passion que j’ai nourrie depuis mon enfance. Déjà à cette époque là, j’étais la couturière-modéliste des poupées de mes copines. Je m’étais déjà faite une petite réputation dans le quartier. Heureusement pour moi, j’avais des parents qui ont tout de suite décelé en moi ce talent et m’ont orienté vers ce métier. Cependant, ça n’a pas été facile pour moi au niveau de mon entourage au regard des préjugés. En effet, beaucoup se sont interrogés pourquoi mes parents pouvaient orienter un enfant si intelligente vers cette filière là. C’était comme une insulte. Mes parents ont tenu bon et m’ont encouragé et je ne regrette pas de m’y être plongée.

FM : D’où tirez-vous votre inspiration.

FMD : Je suis croyante. Donc, je me dis que ce que nous donne la nature, c’est déjà beaucoup. Je tire mon inspiration de la nature et de toute autre chose intéressante, notamment la sculpture, la peinture, les arts, la lecture… Il ya une autre dimension importante dont il faut tenir compte, avec le développement des nouvelles technologies de l’information et de la communication, nous avons accès aux créations étrangères. Ainsi, ça nous permet d’intégrer certaines innovations à notre mode vestimentaire, à notre culture.

FM : Quelles sont les matières de prédilection que vous utilisez ?

FMD : Avant tout, c’est le wax qui est devenu et reste l’identifiant vestimentaire de la femme Africaine en général et Congolaise en particulier. J’aime le mixer à d’autres matériaux tels la mousseline, le jean… en fait à toutes les matières qui peuvent facilement s’y prêter, en dehors du pagne. Car en réalité, quand on est styliste, on doit tenir compte des différents aspects textiles.

FM : Est-ce facile de s’approvisionner en RDC ?

FMD : Malheureusement sur le marché congolais ce n’est pas évident de s’approvisionner en tissus voire en accessoires de mode. C’est limité en termes de choix. Ce n’est pas toujours de la qualité qui nous est proposé. Nous sommes obligées d’aller à l’extérieur pour trouver ce dont on a vraiment besoin. Je pense que les choses vont changer car grâce au collectif nous sommes en contact avec plusieurs réseaux de la FEC particulièrement avec les opérateurs économiques qui ont pris en compte cette préoccupation des stylistes et modélistes.

FM : Pensez-vous à la relève ?

FMD : Effectivement. En Afrique, on a un sérieux problème de relève. Mais en ce siècle présent où les choses avancent avec la rapidité d’un éclair, ce serait absurde pour ceux qui détiennent des connaissances de vouloir les garder pour eux-mêmes et ne pas garantir la relève. Il est aussi vrai que nous sommes jeunes et nous pouvons affirmer que nous souffrons de cette situation terriblement. Mais à notre niveau, nous essayons de rectifier le tir même si ce n’est pas facile.

L’union fait la force…la qualité fait la différence

Lorsqu’on détient du savoir, on doit à mon avis le partager avec les autres pour assurer une pérennité. C’est pour cette raison ultime que nous nous sommes réunis, stylistes, modélistes de différents horizons dans une association pour faire valoir justement ce métier et en assurer la relève. Nous le faisons à travers des séminaires, des conférences de remise à niveau, particulièrement sur les matières à utiliser pour raffiner notre couture et aller vers l’excellence.

L’objectif est de mettre en avant plan la mode congolaise pour qu’elle soit connue sur l’échiquier international. Pour se faire vendre à l’extérieur, il ya un paramètre très important à prendre en compte : c’est l’aspect qualitatif, la qualité. A ce niveau, c’est tout un combat que nous menons, conscient du fait qu’il ya encore beaucoup de lacunes à combler absolument. Nous essayons aussi de remédier à cela. Je profite de cette tribune pour faire appel  aux jeunes qui ont la passion de ce métier de ne pas hésiter de foncer en se faisant enregistrer dans le collectif des stylistes, modélistes du Congo. Il est question pour eux de trouver un cadre qui favorise les échanges, l’émulation, pourquoi pas le nivellement vers le haut de la couture congolaise

FM : Et vous personnellement, que faites-vous pour assurer votre propre relève ?

FMD : Avec la petite unité de production que j’ai montée, je me fais entourer des collaboratrices, des jeunes qui ont envie de perfectionner leur talent, ces personnes là, je les forme et les encadre. Je donne aussi la chance et l’opportunité à tout le monde, voire aux personnes vivant avec handicap. Je ne fais pas de discrimination. D’ailleurs, je travaille déjà avec les malentendants, les muettes qui ont une formation technique à la base mais qui ont du mal à se caser du fait de leur handicap. J’encourage ces personnes vivant avec handicap à mieux faire en professionnalisant le métier. J’estime qu’une fois que nous aurons plus de moyens donc une plus grande unité de production, nous ferons davantage.

F M : Nous sommes à l’heure du wax. L’engouement pour ce tissu imprimé est d’autant plus grand que  même  les stars des divers horizons n’hésitent pas à s’habiller en tenues faites de wax. Qu’est-ce qui explique cela ?

FMD : Moi,  j’ai toujours cru au potentiel du styliste ou modéliste Africain même s’il est vrai que l’occident a beaucoup donné en termes des créations artistiques sur le plan du textile. Mais je pense aussi que c’est au tour de l’Afrique de briller avec comme principale matière le wax. De plus en plus des regards sont tournés non seulement vers les stylistes qui font du bon travail, mais surtout vers ceux qui ont à l’esprit cet aspect identitaire et culturel de l’Afrique. Lorsqu’on parle de ce continent, on voit le wax. Le fait que ce tissu soit prisé par les stars de surcroît américaines constitue un atout pour nous. Il faut battre le fer quand il est chaud, dit-on, cela doit nous pousser à capitaliser cet avantage et être ceux qui les habillent. Il faut aller au-delà de nos territoires, exporter cette mode pour qu’elle soit aussi consommée à l’extérieur.

Made in DRC : vers un styliste et modélisme congolais 

Voilà pourquoi nous en appelons aux bailleurs de fonds, aux responsables de ce pays de prêter main forte à  l’industrie de la mode, un secteur créateur d’emploi avec une très forte valeur ajoutée. Celle-ci mérite vraiment d’être boostée. Le rêve que caressent tous les créateurs est d’aller en boutique et trouver du prêt à porter « made in DRC », by des stylistes congolais pourquoi pas.

Nous avons beaucoup perdu avec les pillages de triste mémoire mais nous devons relancer ce secteur en soutenant la société de production du wax congolais.

FM : C’est bien de prôner le «  made in DRC », est-ce que les stylistes congolais sont-ils prêts ?

FMD : Le collectif des stylistes et modélistes congolais se bat pour atteindre cet objectif ultime. Seuls nous ne pourrons pas y arriver, car nous vivons de nos cotisations et le secteur demande des moyens colossaux. C’est donc aux pouvoirs publics d’intervenir et ils peuvent compter sur notre dynamisme.

 FM : Quels conseils pouvez-vous donner aux femmes comme vous qui ont des ambitions et qui veulent réaliser leur rêve ?

 FMD : Je leur recommande de se décomplexer, de ne pas se mettre en tête que parce qu’on est femme, on est faible et donc prédestinée aux échecs comme d’aucuns le pensent. Le mieux à faire est de mettre en avant ses atouts, surtout le côté intellect pour faire valoir ses droits et atteindre les objectifs qu’on s’est fixés. Le plus important, c’est aussi de savoir ce que l’on veut dans la vie. Cette préoccupation demeure l’un des problèmes majeurs des jeunes femmes aujourd’hui. Ne pas avoir des objectifs est comme être sans repères. Cependant, il ne suffit pas de se fixer des objectifs, il faut aussi se fixer des limites et d’y croire. Je n’ai jamais été d’accord avec ceux qui tiennent des discours sexistes et féministes,  elles veulent avoir des avantages en comptant sur leur corps. Par le fait d’être femme, l’on doit automatiquement bénéficier des faveurs sans aucun effort. Je suis pour la méritocratie et dans ce cas, celles qui méritent sont celles qui travaillent, qui s’engagent et vont de l’avant.

FM : En quels termes voudriez-vous qu’on parle dans 10 ou 15 ans de Fanny Mandina Design ?

FMD : D’une modéliste, styliste avertie de son époque, qui a cru en son talent, son pays et qui est parmi les gens qui ont cherché à booster l’industrie de la mode en RDC. Etre citée parmi les stylistes qui ont réussi à  changer l’image du couturier, du modéliste ou du tailleur dans le pays afin que ceux-ci soient respectés. C’est ce que je veux aussi pour toutes les femmes de ce métier.

Propos recueillis par R.M.

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